Haïkus – pour Valérie Kempeneers, 1969-2021 / Laurence Hugues

« De temps en temps les nuages nous reposent de tant regarder la lune. »

De notre amitié il ne reste plus que ce haïku de Bashô qui te ramène à moi, un poème qu’on entend dans un de tes films. Je n’ai jamais vraiment compris ce que cela voulait dire et pourtant j’aime cette phrase, comme j’aime m’asseoir à la fenêtre, la tête tournée vers le ciel. Deux ou trois jours avant que j’apprenne ta mort, la lune était ronde dans le ciel noir de la montagne et j’ai récité ce haïku à l’amie dont j’ai fait la connaissance grâce à toi.

Le film s’appelle Shizuka, silence, en japonais. Silence, on tourne, trois petits tours et puis s’en va, on bifurque, on s’éloigne sans s’en apercevoir. Dans ce film des feuilles mortes accueillaient un corps nu, des feuilles mortes, oui, comme dans la chanson d’Yves Montand. A l’époque où on se voyait, la chanson française tu n’en écoutais pas vraiment, c’était plutôt un truc de tes parents. J’essaie de me souvenir de ce que tu écoutais, du dub, c’est sûr, tu aimais danser là-dessus, et puis de la musique sérieuse, électronique.

C’est un mec qui nous a séparées, un mec que tu aimais et que je n’aimais pas, lui non plus ne m’aimait pas beaucoup, faut croire, un soir où il avait trop bu il m’a giflée, je ne lui ai pas pardonné, toi si, enfin cette fois, après beaucoup d’autres fois où il avait déconné. Après, je ne sais pas.

Ça s’est passé à notre retour  d’Amsterdam. Tu avais décroché une bourse Stendhal hors les murs pour un projet de film, avec une résidence dans la Maison Descartes, une imposante bâtisse du Siècle d’or construite pour accueillir les orphelins des victimes des persécutions françaises contre les protestants. La maison abritait le Centre culturel, une bibliothèque, des expositions, des artistes de passage. Une personne qui y travaillait a murmuré, dans la tiédeur d’un café brun, que la maison était hantée par les enfants morts dans la maison et enterrés dans le jardin.

Les deux chambres en mansarde, tout en haut de la maison, constituaient notre camp de base pour des repérages le long de la côte, jusqu’au plus nord. Le film que tu voulais faire partait de la lecture d’une nouvelle de Borges, tu travaillais autour de la perception imaginaire des paysages, je crois. J’aime toujours essayer de prononcer Schiermonnikoog et ne pas y arriver. J’aimais les éoliennes, déjà.

On a entendu les enfants morts courir dans les escaliers, plusieurs fois. Depuis, la France a vendu la maison à des investisseurs privés. Les travaux ont peut-être dérangé les orphelins mais je veux croire qu’ils continuent à se manifester, d’une manière ou d’une autre. Revenir est inhérent à la condition des fantômes, comme vivre avec eux à la condition des vivants.

Pendant ces repérages qui ont duré deux ou trois mois, tu as pris des centaines de photographies d’horizon, ces horizons où passent les bateaux au milieu des champs, où les lignes entre le ciel et l’eau se confondent. Tu les étalais sur le sol, pour trouver une logique, construire un récit. Je me demande si tu as gardé ces photos, si ta sœur ou ta mère les conservent dans des boîtes, rangées avec tes affaires. Ce film-là n’est pas advenu mais ces images ont nourri, sûrement, un film que tu as fait un peu plus tard, avec Sacha Bourdo, un film qui s’appelle Fiction. J’ai retrouvé le synopsis en fouillant dans les databases. « Un homme sur une plage. Quelques mètres parcourus, quelques mots prononcés. Dans un espace et un temps réorganisés, le film s’enroule sur lui-même et révèle un présent incertain. »

Incertain, comme le futur conjugué à notre âge.

Au début de ton travail tu te définissais en tant qu’artiste, je crois, puis, après être passée par l’école du  Fresnoy, en tant que réalisatrice. Ensuite tu as travaillé des textes de poètes grecs anciens, pour le théâtre, pour d’autres films. Il me semble.

J’ai pensé aux chœurs, au marbre, quand, deux ou trois semaines après avoir appris ta mort, j’ai croisé un groupe d’enfants déguisés, avec des masques blancs de grandes personnes, tous identiques, une bande de petits adultes aux visages fixes, aux yeux vides. Juste après, je suis montée dans le bus, et tu étais là. C’était ton regard, le mouvement de tes cheveux sur ton front. Puis le bus a eu un hoquet, le masque chirurgical qui protégeait ta bouche et ton nez a bougé, ce n’était plus toi mais une femme qui ne te ressemblait pas, sinon qu’elle était blonde et qu’elle avait les yeux sombres.

Un phénomène du même genre m’est arrivé quelques semaines après la mort de mon père. J’ai cru le voir dans la rue en bas de chez lui, sur le trottoir d’en face. Avant que j’ai le temps de l’appeler, de traverser, un mouvement de l’homme a dissipé l’illusion. Il a continué à avancer sans savoir que je projetais sur lui cette image précieuse, perdue. Peut-être les disparus reviennent-ils parfois poser un salut fugitif sur un visage inconnu, un corps animé.

Pour moi, tu marches toujours à grand pas rue de la Roquette, rue de Charonne, dans un pantalon en laine marron dont les revers balaient tes chaussures. La dernière fois que je suis venue à Paris, je me suis assise à la terrasse de la Fontaine, la seule au soleil ce matin-là. A l’intérieur, le jaune des murs est juste un peu plus foncé, au-dessus du comptoir en biais. Avec Fiona, Marc, Giovanni, avec toi et tant d’autres nous n’avions pas besoin de nous donner rendez-vous pour nous retrouver ici, comme dans cet autre bar aux banquettes rouges, rue des Taillandiers.  A côté de moi, une famille de touristes boit des chocolats chauds, puis un homme arrive, commande un café et le journal en tutoyant le patron. Quelques minutes plus tard une femme le rejoint, essoufflée, et l’embrasse sur la bouche. Un baiser de plus dans ce café, où tant d’histoires ont commencé ou se sont fracassées.

Dans ces rues, sans cesse, les souvenirs se manifestent, au risque de prendre la place de ce qui pourrait advenir. C’est une des raisons qui m’ont amenée à quitter Paris.

De retour dans ma nouvelle ville, alors que j’assistais à un concert où Gaspard Claus et d’autres violoncellistes tendaient les cordes jusqu’à l’abstraction, les rêveries induites par la musique ont fait surgir une image : une femme, de dos, bras tendus à l’horizontale, entre un champ de terre labourée et le goudron. Il n’y a pas de fossé et pourtant elle semble soucieuse de garder l’équilibre, on la suit de dos, en plan d’ensemble, il y a beaucoup de ciel, presque trop, c’est long ce temps à regarder une femme marcher le long de cette route plate, on aurait presque envie qu’un camion passe, un camion qui fasse trembler l’air et la terre, ou un tracteur, ça durerait encore plus longtemps, l’entrée du tracteur, la sortie du champ, et avant, et après, des cartons noirs.

Je ne savais pas que je penserais autant à toi.

Je termine ce texte – cette lettre ? –  dans la montagne. Le dehors doré tremble de lumière et appelle à sortir dans les bois. A l’automne, il y a toujours quelques jours de très grand beau temps avant l’entrée dans la pluie et le froid. La nuit dernière, une voix aigüe courait sur le toit, c’est le vent, a dit le chat.

Je me suis levée, j’ai ouvert un livre et lu un autre haïku de Bashô :

 « Branches de pin – en une seule nuit, trente années passées ».



Autrice et cinéaste, Laurence Hugues développe une approche poétique hybride, entre documentaire et intime, avec une attention particulière aux femmes au travail. Elle travaille régulièrement en Inde depuis 1991 et y a réalisé Next Station, https://dai.ly/xgcvey un poème filmé dans le métro de Delhi. Durant le confinement, elle réalise L’espoir a le goût d’une tomate cerisehttps://dai.ly/x7tnpc5 et DisCard,  en collaboration avec Damage Control (Delhi), pour la performanceIf These Walls Would Talk, à Karachi. Pas vu Maurice, chroniques de l’infraordinaire, un livre à partir de carnets trouvés dans une ferme du Haut Forez est disponible aux éditions Creaphis http://www.editions-creaphis.com/fr/catalogue/view/1228/pas-vu-maurice

Lien vers mon blog : https://laurencehugues.net/

Crédits photos : Elke Hartmann

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